dimanche 26 décembre 2010

Sfumato

Il y a plus d’une façon de concilier ligne claire et perspective atmosphérique dans une case de BD. Les lignes noires de l’arrière-plan peuvent, tout en conservant leur netteté, être reproduites en gris plus ou moins foncé, donnant ainsi une certaine profondeur à l’image. C’est un effet très simple, facile à obtenir sur Photoshop. Je l’ai souvent utilisé pour des images couleur (voir sur ce blog : Fond de tiroir, 21 juillet 2010). Si je décide d’adopter le système pour l’album, il faudrait que je l’applique à une cinquantaine de cases ici et là. C’est un peu de travail, mais au point où j’en suis ...

Reste à voir si c’est l’effet que je veux. Le réalisme photographique n’a jamais été mon but.

mardi 14 décembre 2010

Less is more

Encore un exercice de style : dans la série «ce que je ne ferai pas», je me suis amusé à redessiner la page 1 de l’album (plus deux cases de la page 2) dans un style minimaliste, qui n’est pas sans rappeler les cases façon dessin d’enfant que j’avais intégrées aux pages 66 et 67 (voir sur le blog : « À l’hôtel Occidental», 4 avril 2009).

J’ai simplement numérisé et ajusté les contrastes du crayonné réalisé au format d’impression. J’aime bien ce que ça donne : avec un dessin hyper-économique, j’arrive à passer toute l’information nécessaire au récit. Pourquoi pas après tout ? Il y a d’excellents dessinateurs de BD qui pratiquent ce style minimaliste avec beaucoup de succès.

Qu’on se rassure : je n’ai pas l’intention de pousser l’expérience plus loin. Mon projet sous sa forme actuelle est déjà rendu trop loin. Quoique ...

Il me reste une quarantaine de pages à dessiner. À raison de vingt heures par page pour le crayonné, l’encrage et les gris, j’en ai encore pour 800 heures environ. Si j’adoptais le style minimaliste, chaque page me demandant deux heures de travail, j’en aurais pour un peu plus de 300 heures à dessiner les 158 pages de l’album complet. Reste à voir ce que je ferais de ces 500 heures ainsi gagnées ...

Pour comparer, j’inclus ici les six cases correspondantes de la version «maxi».


samedi 11 décembre 2010

Encore une bagarre

« ... dans un accès de fureur hors de toute proportion avec l’occasion de cette colère, Delamarche avait bondi sur lui tandis que la cordelière de sa robe de chambre se dénouait et décrivait une grande courbe dans l’air. Karl eut tout juste le temps de s’effacer... »

Franz Kafka, L’Amérique, traduction Alexandre Vialatte.

mardi 30 novembre 2010

Bagarre brève

Une scène de bagarre, rapidement expédiée.

vendredi 12 novembre 2010

Le Nouvel Avocat




J'ai mis en ligne l'histoire complète en 4 pages "Le Nouvel Avocat", que j'avais tirée de la courte nouvelle éponyme de Kafka. Mon premier webcomic ? Pour en savoir plus long sur le making of de cette BD, on peut consulter sur ce blog le message du 7 juin 2009.

lundi 8 novembre 2010

Pagaille

Le blog est alimenté au compte-gouttes ces jours-ci pour la simple raison que l’album avance au ralenti. Non par manque d’inspiration, mais parce que j’ai trop de choses à faire (air connu).

Je suis tout de même arrivé me remettre au crayonné pour dessiner cette scène de meeting électoral qui tourne à l’émeute. Du haut de leur balcon, Karl, Robinson, Delamarche et Brunelda sont aux premières loges pour assister au spectacle.

On remarquera ici l’emploi inhabituel de cases non rectangulaires.

mardi 12 octobre 2010

Qu'est-ce qui ne va pas dans ce dessin ?

La première case de la page 112 montre un déménagement pénible, particulièrement pour ce pauvre Robinson, qui doit se taper seul tout le travail.

À moi aussi, la case a demandé passablement de travail. Pas autant qu’à Robinson, mais tout de même. Or, après avoir terminé le crayonné, dans lequel j’ai porté une grande attention aux détails et à la perspective, j’ai constaté que quelque chose n’allait pas avec le dessin. La pente de l’escalier n’est pas assez prononcée ! La chose peut paraître sans importance, mais elle me dérange beaucoup. Il ne s’agit pas d’un souci d’exactitude ou de vraisemblance. Contrairement à ce que certains pourraient croire, ce sont des considérations sans importance pour moi. Je ne suis pas un dessinateur réaliste.

Tout est une question d’effet. Ici, l’effet recherché vise à montrer à quel point l’ascension est pénible pour Robinson. Si la pente de l’escalier n’est pas assez raide, l’effet est atténué et on a presque l’impression qu’il s’agit pour lui d’une promenade.

Il me faut donc corriger, mais comment ? Je n’ai aucune envie de redessiner la case au complet, elle m’a déjà pris assez de temps. La vie est courte et je n’ai pas que ça à faire.

Par contre, reprendre uniquement la partie fautive est une opération assez délicate, quasi chirurgicale. J’ai donc effectué un petit test sur Photoshop. Le résultat est assez grossier, mais il semble que ça fonctionne.


mercredi 22 septembre 2010

Broderies

Ayant tout juste complété le découpage préliminaire des deux derniers chapitres, je puis d’ores et déjà affirmer que L’Amérique ou le Disparu comptera précisément 158 pages (sans compter les entêtes de chapitres et autres suppléments). J’aurais aimé produire un album de 600 pages, mais ce sera pour une autre fois. Peut-être.

Même si le scénario était écrit depuis un bout de temps et le nombre de cases déjà fixé, il m’était impossible de déterminer la pagination exacte avant d’avoir procédé à ce découpage préliminaire.

À propos de scénario, le travail d’adaptation pour l’écriture des derniers chapitres posait un problème particulier, dû au fait que l’auteur n’a jamais terminé son roman. Avant de mourir, Kafka, qui avait très peu publié de son vivant, a confié à son ami, l’écrivain Max Brod, le soin de brûler tous ses manuscrits inédits, chose que ce dernier n’a jamais faite, heureusement d’ailleurs.


En fouillant dans les papiers du défunt, Brod a notamment exhumé Le Procès et Le Château, ainsi qu’un roman antérieur, dont seul le premier chapitre avait été publié, auquel il a donné le titre Amerika (l’autre titre, Der Verschollene Le Disparu, figurait dans les notes de Kafka).

L’édition établie par Max Brod comporte huit chapitres. Le hic, c’est qu’on y trouve en plus trois fragments non classés, qui font en tout une trentaine de pages. Le premier, où Karl se retrouve domestique de Brunelda, peut aisément se placer directement à la suite du chapitre 7. Un autre extrait, qu’on peut placer à la fin du chapitre 8, peut constituer une conclusion satisfaisante pour le roman, même si celui-ci reste inachevé.

Le troisième fragment, qui se situe quelque part entre les deux autres, et que Brod a intitulé Le Départ de Brunelda, est plus problématique. Il ne suffit pas à combler le vide important dans le récit entre les chapitres 7 et 8. Dans cet extrait, Delamarche et Robinson, on ne sait pourquoi ni comment, ont disparu du décor et sont allés se faire pendre ailleurs. Quant à Karl, on le voit mener Brunelda, devenue éléphantesque, vers un endroit énigmatique appelé Entreprise 25. Aucune explication, aucun mode d’emploi pour le scénariste.

J’ai d’abord songé à faire intervenir dans la BD Max Brod en personne, s’adressant directement au lecteur en lui disant : «Voilà : il y a un trou dans le récit, ici on ne sait pas ce qui se passe parce que l’auteur n’a pas fini son roman».

Cependant, cette idée de «supprimer le quatrième mur», procédé d’ailleurs assez répandu, me plaisait plus ou moins. J’ai choisi plutôt, au risque de passer pour sacrilège, de combler les vides et de reconstituer les chaînons manquants d’une façon aussi discrète et naturelle que possible. À défaut de Brod, j’ai brodé un peu ...

J’ai donc réuni deux des trois fragments, avec quelques ajouts de mon cru, pour créer un nouveau chapitre 8, intitulé simplement Brunelda. J’ai placé l’autre fragment à la fin du dernier chapitre, Le Théâtre de la Nature d’Oklahoma, qui devient donc le chapitre 9.

Ce qui arrive ensuite est une autre histoire.

vendredi 17 septembre 2010

Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées ...

Quelqu’un me faisait remarquer que le domestique dans le dessin ressemblait à Hergé. Curieusement, son uniforme est très semblable à celui que porte Nestor dans les aventures de Tintin, du même Hergé, tout comme l’uniforme de groom porté par Karl dans les chapitres précédents rappelait celui de Spirou. Par ailleurs, l’autre personnage, le richissime ex-mari de Brunelda, pourrait rappeler feu Pierre Péladeau, lui aussi richissime.

Dans chaque cas, toute ressemblance avec une personne vivante ou décédée est fortuite et ne pourrait être que le fruit du hasard.



mardi 7 septembre 2010

Nocturne

La nuit tombe sur le faubourg ...

Je ne suis pas mécontent de cette scène. J’ai parfois tendance à hésiter devant les masses noires et le clair-obscur. Lorsque je parviens à placer beaucoup de noir dans une case tout en conservant la clarté du dessin et la lisibilité, j’en éprouve une vive satisfaction.

Par ailleurs, j’aime bien ce procédé narratif qui consiste à faire parler les personnages en voix off en montrant une vue d’ensemble du décor. Ça permet de ponctuer et de briser la monotonie d’une longue scène de dialogue et ça donne de l’ambiance. Ici, il n’y a pas de lien direct entre le texte et l’image, sauf que celle-ci fait écho au mot « ailleurs ».

Ouais ... Les cours à l’Université recommencent demain. Faut bien que je m’y remette un peu.

lundi 30 août 2010

Restauration II

Pour mon exposition rétrospective à la galerie de l’UQO en octobre prochain, j’ai prévu une section vidéo présentant quelques cases et illustrations particulièrement élaborées que j’ai réalisées au cours de mes quarante ans de carrière. J’ai storyboardé chaque image pour en montrer tous les détails en animatique (c’est mon fils Robin qui se chargera de la réalisation).

On y verra bien sûr quelques extraits de l’Amérique ou le Disparu, mais aussi entre autres choses la case-planche « Où est Red ? », extraite de « L’Oiseau aux 7 Surfaces », sixième album de la série Red Ketchup, case dans laquelle notre sympathique héros sème la pagaille dans une rue de Tokyo, bousculant au passage une procession shintoïste. Pour les besoins de la présentation à l’écran, j’ai restauré la page sur Photoshop. La coloration d’origine avait été faite d’une façon inhabituelle : le dessin en noir était reproduit sur un film transparent, à l’endos duquel les couleurs étaient appliquées à l’acrylique. Les retouches numériques doivent être assez subtiles, de façon à préserver, tout en l’améliorant, l’aspect original. Je montre ici un extrait, après et avant le travail. Pour voir la chose au complet, il faut aller voir l’exposition. Ou attendre la sortie de l’album, à la Pastèque dans deux ans.



lundi 23 août 2010

La Connaissance dans le Jello

Pour ma documentation visuelle, j’utilise le plus souvent Internet, comme tout le monde. Mais il m’arrive aussi de puiser dans ma boîte aux trésors et mes souvenirs personnels.

Quand j’étais petit, on trouvait en prime dans les paquets de Jello des jetons à collectionner. Il y a eu une série sur les joueurs de hockey, une autre sur l’histoire de l’aviation et une autre sur l’automobile.

Nous étions sans doute de grands consommateurs de Jello, car j’avais amassé ne collection assez importante de jetons (sans doute la seule chose que j’ai jamais collectionnée). Je ne sais pas ce que sont devenus les joueurs de hockey (ça vaudrait sans doute une fortune aujourd’hui), mais j’ai conservé les avions et les voitures, qui me servent encore aujourd’hui.

Les séries étaient classées chronologiquement, les jetons rouges correspondant à la décennie 1910-1919, celle qui m’intéresse pour L’Amérique ou le Disparu. Les modèles représentés dans la BD correspondent à peu près, mais ne sont pas des répliques exactes de modèles en particulier. Je ne suis pas maniaque à ce point.



lundi 16 août 2010

Rien à cirer

Je n’ai pas l’habitude de perdre mon temps à discuter de choses qui ne m’intéressent pas, mais je fais aujourd’hui une exception. J’ai vu au cinéma la bande-annonce de Resident Evil :afterlife. Je n’irai certainement pas voir le film.

Ça ressemble à un gros jeu vidéo pour adolescents attardés et à un catalogue d’effets 3D. Et le 3D, j’en ai rien à cirer. Je ne vais pas jouer au prophète et affirmer de façon catégorique que c’est une bébelle sans avenir. On a dit la même chose du téléphone, de l’automobile, du cinéma, de la télévision et de l’ordinateur personnel. Sauf que le 3D, ça fait depuis les années 50 qu’on essaie de nous l’imposer. Alors...

Si vous êtes en mal de sensations fortes, allez à la Ronde. Moi, les films bourrés d’action et d’effets spectaculaires, ça m’endort la plupart du temps. Ce n’est pas un préjugé d’intello, c’est physiologique. Ça me déprime un peu de voir que le cinéma va de plus en plus dans cette direction et que tant de gens embarquent (on pourrait dire la même chose de la BD, mais c’est un autre débat). Il me semble qu’on régresse. Question d’âge et de génération ? Peut-être.

Toutes mes excuses à ceux qui aiment ça, ce ne sont pas tous des abrutis. Allez-y si ça vous chante. Ce n’est pas là qu’on va se rencontrer.

Sauf que ce serait bien si personne n’allait voir le film. On verrait peut-être un peu moins de Resident Evil et un peu plus de bons films. Mais je rêve...

jeudi 22 juillet 2010

Rituels

J’ai pris l’habitude de tenir un décompte précis de l’avancement des travaux sur l’album, engendrant ainsi un système de rituels compulsifs un peu maniaques et totalement inutiles. C’est peut-être parce que le travail m’est pénible et que j’ai hâte d’en venir à bout, peut-être aussi par simple anxiété.



À l’échelle de l’album entier, il y a le tableau où je tiens le registre des étapes complétées en noircissant des petits carreaux, qui deviennent en quelque sorte mon salaire, ma récompense (on pourra comparer avec le même tableau affiché sur le blog en date du 25 avril 2009 et constater ainsi à quel point le projet avance lentement).



Pour chaque page, j’inscris dans la marge de petits numéros pour classer chaque case par ordre de complexité, le chiffre un correspondant à la plus simple. J’arrive donc à un coefficient de 21 (1+2+3+4+5+6) pour un page de six cases, de 28 pour sept cases et ainsi de suite. Cependant, en règle générale, moins une page compte de cases, plus elle est longue à dessiner.



Enfin, pour les cases particulièrement élaborées, je dresse une liste des différents éléments à dessiner, en attribuant à chacun un nombre proportionnel à son importance. Le même système peut s’appliquer également au crayonné et à l’encrage.

En dépit de ce souci quasi obsessif de l’ordre et de la classification, mon atelier est par ailleurs un bordel innommable. L’être humain est fait de contradictions.

Je crois qu’il est plus que temps pour moi de terminer cet album, avant de devenir complètement gaga.

mercredi 21 juillet 2010

Fond de tiroir

En fouillant dans mes papiers, j’ai ressorti des oubliettes un projet inédit de série BD dont on voit ici la première case.

En 1995, après la disparition de CROC, nous avons été approchés, Pierre Fournier et moi, pour collaborer au magazine Safarir. Après quatre épisodes de Michel Risque et un autre de Red Ketchup, un peu plus tard, l’expérience a tourné court. Nous leur avions également proposé à l’époque un autre projet de série. Il s’agissait d’un mélange de SF et de polar, mettant en vedette un détective privé du futur ainsi que quelques personnages semi-animaliers, dans des histoires avant tout carrément débiles. Nous avons scénarisé un premier épisode, que j’ai dessiné en partie et nous avons soumis le projet à la rédaction de Safarir, qui n’a jamais daigné manifester le moindre intérêt.


Le dessin ci-dessus, qui n’a été vu par à peu près personne, date donc d’une quinzaine d’années, mais la mise en couleur est toute récente.

samedi 19 juin 2010

Case-gigogne

Sur le balcon, Robinson relate à Karl la conversation qu’il a eue quelque temps auparavant avec un domestique de Brunelda, conversation au cours de laquelle le domestique décrivait à Robinson une des nombreuses sautes d’humeur de sa patronne, saute d’humeur causée par la visite de son ex-mari, qu’elle ne peut pas voir en peinture : un récit dans un récit dans un récit, et tout ça à l’intérieur d’une même case, ce qui donne lieu à un petit jeu formel intéressant.



dimanche 13 juin 2010

Un charme indéfinissable

Un joli portrait de la Brunelda, telle qu’elle apparaît lorsqu’elle fait la rencontre de Delamarche et Robinson. Une pouffiasse, mais avec de la classe, de l’élégance. Elle correspond un peu aux canons de beauté féminine dans les images du XVIIe siècle. C’est ce qui la rend intéressante à dessiner. Je lui trouverais même un certain charme. Ça provient sans doute d’une fascination pour les chanteuses d’opéra ...

On le verra dans la suite du récit, Brunelda est un personnage romantique. Pathétique même, dans les deux sens du terme.

jeudi 10 juin 2010

Restauration

Je travaille présentement à remettre en état les pages de «Red Ketchup s’est échappé», quatrième album de la série en réédition à La Pastèque, prévu pour cet automne.

L’essentiel du travail consiste à réaligner sur Photoshop le calque «couleur» avec le calque «dessin au trait». Ça peut sembler assez simple à première vue, mais, comme le matériel date de vingt ans, les supports se sont déformés, sont parfois abîmés et il faut ajuster les cases une à une, en effectuant plusieurs retouches. Photoshop est l’outil idéal et permet d’obtenir une image plus nette que l’édition originale, mais il faut se méfier : comme on peut voir à l’écran les détails les plus minuscules, on a tendance à trop en faire. Il faut savoir où s’arrêter.

Quoi qu’il en soit, c’est une corvée longue et ennuyeuse – une heure par page minimum, quarante-quatre pages en tout– et j’ai hâte d’avoir terminé pour pouvoir me remettre à «L’Amérique ou le Disparu». Vive le noir et blanc !

jeudi 3 juin 2010

Psychanalyse

J’ai rêvé la nuit dernière que le magazine CROC existait toujours, mais que je n’en faisais plus partie. Les bandes dessinées qui y paraissaient me semblaient toutes dénuées d’intérêt.
Ce n’est pas la première fois que je fais ce genre de rêve. Ça doit vouloir dire quelque chose.
Plus jeune, je croyais que, lorsque j’aurais atteint l’âge vénérable que j’ai maintenant, j’aurais acquis une certaine stabilité, que je serais plus sage, plus serein. Mais il n’en est rien. Je suis peut-être un peu plus désabusé, un peu plus fatigué (il paraît que c’est normal), mais je porte toujours en moi la même anxiété, les mêmes obsessions, les mêmes désirs inassouvis. Sauf que l’avenir se fait de plus en plus étroit.
J’ai produit en quarante ans un millier de pages de bandes dessinées et un nombre incalculable d’illustrations, dont la plupart ont été publiées. C’est beaucoup, assez en tout cas pour en avoir parfois un ras-le-bol profond, mais, en même temps, ce n’est pas assez. Je ne suis plus exactement un novice, ni un parfait inconnu, mais j’ai l’impression que tout reste à faire, qu’il n’y a rien d’acquis, que je dois encore conquérir ma place. Mais je me demande si, à cinquante-huit ans, il n’est pas un peu tard pour songer à me bâtir une carrière.
Enfin, je vais commencer par finir cet album. On verra bien pour la suite ...

mardi 1 juin 2010

Romantisme et pathétique

Il y a de ces mots que des tas de gens utilisent sans en connaître le sens véritable. Ainsi, le mot «romantisme» sert couramment à désigner l’ensemble des rituels plus ou moins convenus régissant les jeux de la séduction et les rapports amoureux : galanterie, bouquets de fleurs, billets doux, chocolats à la St-Valentin, petits soupers à la chandelle en tête-à-tête, promenades main dans la main au clair de lune, bagues de fiançailles (diamant obligatoire), le tout se terminant inévitablement par un beau mariage. Ce qui arrive ensuite n’a aucune espèce d’importance, le film est fini.
Tout ça est bien joli, mais n’a pas grand-chose à voir avec le romantisme dans le vrai sens du terme, lequel n’est pas automatiquement relié à la vie amoureuse, même si c’est souvent le cas. Le romantique est un être passionné, excessif, anticonformiste, qui aime la démesure et le bizarre et qui vit sa vie comme s’il s’agissait d’une œuvre de fiction. Il est fondamentalement individualiste et égocentrique, voire narcissique, même s’il est à l’occasion capable de grands élans d’altruisme et de générosité. Rebelle, il cherche à provoquer, à choquer le bourgeois et, pour cette raison, affecte un certain débraillé dans sa tenue. Par haine du bourgeois, justement, il méprise le plus souvent l’argent et le pouvoir. Mais pas toujours : bâtir un empire peut avoir quelque chose de très romantique. Encore plus lorsque l’empire s’écroule : le romantique aime vivre dangereusement. Il est tourmenté, volontiers suicidaire, généralement tuberculeux (du moins à une certaine époque).
Alors, si vous rêvez d’une relation amoureuse romantique, pensez-y à deux fois.
Un peu dans le même ordre d’idées, il y a un autre mot qu’on emploie très souvent à tort et à travers, ce qui a le don de me taper sur les nerfs. J’en ai même fait une croisade personnelle. Il s’agit du mot «pathétique», qu’on utilise dans le sens anglais de «pathetic», c’est-à-dire pitoyable, lamentable, minable, dérisoire. On le voit fréquemment sur les tribunes d’amateurs de sport, comme par exemple pour qualifier l’ardeur au jeu des frères Kostitsyn. Sauf qu’en français, le mot signifie «bouleversant», «qui suscite une profonde émotion». Rien à voir avec les frères Kostitsyn. Il n’y a pas comme en anglais cette dérive ironique laissant entendre : «c’est tellement nul que c’en est pathétique».

Quel rapport tout cela a-t-il avec «L’Amérique ou le Disparu» ? Pas le moindre, ou si peu. Kafka, bien que tuberculeux, n’est pas précisément un auteur romantique.
Tout de même, le travail avance. Mais je ne veux pas tout montrer sur le blog. Il faut bien que j’en laisse un peu pour l’album ...

dimanche 23 mai 2010

À bout de souffle

Grâce à l’intervention de Delamarche, Karl a échappé de justesse aux policiers qui le poursuivaient. Exténué par sa course, à bout de souffle, il essaie de récupérer. Je me suis demandé quelle onomatopée rendait le mieux la respiration haletante d’un coureur essoufflé. Après mûre réflexion, j’ai finalement opté pour «HHHH», tout simplement.



jeudi 13 mai 2010

En prison sur un balcon

Pourchassé par la police, Karl n’a d’autre choix que de se réfugier dans l’appartement de Brunelda, où il se retrouve à toutes fins pratiques prisonnier. Pendant que Delamarche donne son bain à Brunelda, Karl et Robinson se voient forcés d’attendre sur le balcon que les maîtres daignent les laisser rentrer. Juchés au septième étage, sans issue possible, ils y passent presque la journée entière. Toujours plaignard, Robinson parle à Karl de sa vie de chien. J’ai pensé illustrer ses propos en lui faisant subir, le temps d’une case, une petite métamorphose.


Dans mon message du 19 janvier, Métaphores canines, j’évoquais 19 possibilités différentes pour la case en question. Voici la version retenue, sous sa forme finale. On remarquera la rampe métallique du balcon qui suggère subtilement les barreaux d’une prison.

samedi 24 avril 2010

Artistes, ploucs et prophètes

À la question de savoir si je suis un artiste, je réponds oui, sans hésiter. Après tout, même si je ne suis pas que cela, la création demeure mon activité principale. Et la bande dessinée n’a pas à souffrir de complexes par rapport aux autres arts dits plus « nobles».
Pourtant, lorsque je regarde certaines œuvres, lorsque j’entends ou lis les nébuleuses réflexions sur l’Art émises par certains créateurs ou exégètes, j’ai un peu l’impression de n’être qu’un vulgaire plouc, un inculte, un artisan tout au plus, incapable de comprendre quoi que ce soit à la Mission Sacrée de l’Artiste. Parfois, dans les moments de doute, je me demande si cette chose qu’on porte aux nues comme étant l’accomplissement suprême de l’esprit humain ne serait pas au fond qu’une gigantesque imposture, parfaitement futile et n’apportant rien à personne, ou si peu.
En fait, certains artistes sont de simples amuseurs, d’autres sont des éveilleurs de conscience, des prophètes. Il y a assez de place dans ce monde pour les deux. Sauf que les véritables prophètes sont une espèce rarissime et les faux sont légion.

mardi 20 avril 2010

Et ensuite ?

Cet album sera bien terminé un jour. Il me reste un peu moins de 50 pages à dessiner. Ça ne se fera pas tout seul, mais, si je peux accélérer un peu cet été, je finirai par voir la lumière au bout du tunnel.

Et ensuite ? Qui sait ?

La BD étant une drogue dure, j’aurai probablement besoin d’un nouveau projet et ce, même si j’ai moins d’années devant moi que derrière. Je compte enseigner encore quelques années, mais pas jusqu’à 70 ans tout de même, alors que, pour le dessin, je n’en vois pas la fin.

En réfléchissant à mes projets futurs, trois options me viennent à l’esprit.


Première option : Compléter «Élixir X», qui deviendrait le neuvième album de la série «Red Ketchup». Il y manque 22 pages, soit exactement la moitié. Cela me ferait tout de même un drôle d’effet de reprendre au vol une histoire interrompue en 1995. Tout ça bien sûr à condition que l’intérêt pour la série actuellement en réédition à La Pastèque le justifie et à condition que Mr. Fournienstein veuille bien y mettre un peu du sien. Comme il est moins mort que Franz Kafka, sa contribution active comme coscénariste est essentielle.



Deuxième option : Si j’ai encore envie de me replonger dans Kafka, je pourrais poursuivre dans la lignée du «Nouvel Avocat» (voir dans ce blog le message du 7 juin 2009) en réalisant de courtes histoires inspirées de ses récits animaliers. Il y en a plusieurs, qui mettent en scène, en plus du cheval avocat, une souris cantatrice, des chacals bavards, un singe érudit, etc. J’exclurais toutefois «La Métamorphose». C’est trop long, trop connu et, en plus, Peter Kuper et Robert Crumb (en abrégé dans «Kafka for Beginners»), en ont fait l’un et l’autre l’adaptation, et de brillante façon.



Troisième option : C’est bien joli d’écrire un scénario en collaboration ou encore d’adapter l’œuvre d’un auteur célèbre et décédé, mais il serait peut-être temps pour moi de produire seul un récit totalement inédit, chose que je n’ai pas faite depuis fort longtemps. L’écriture ne me fait pas peur, c’est le choix d’un sujet qui me paralyse. J’ai sûrement des choses à dire, mais je ne sais pas lesquelles. La BD «de genre» ne me dit rien, l’autobiographie pas vraiment.

Alors, je me suis dit : pourquoi ne pas y aller sans sujet prédéfini, sans synopsis, en laissant l’histoire apparaître au fur et à mesure ?

Cela ne veut pas dire tomber dans la pure improvisation, en faisant n’importe quoi. Tout d’abord, le dessin serait soigneusement planifié, de l’esquisse préliminaire au rendu final, comme je fais toujours. Et le récit n’aurait pas à être incohérent ou confus. Il s’agit de le construire logiquement, en enchaînant case après case, page après page, mais sans savoir nécessairement ce qui vient après. Ce qui rend une histoire intelligible, ce n’est pas le plan d’ensemble, mais le fil du récit, la succession naturelle des événements, un peu à la manière d’un «road movie». Le roman «L’Amérique» n’est pas construit autrement.

Le chemin peut être tortueux, nous emmener n’importe où, du moment qu’il est continu, sans rupture. J’ai toujours préféré d’ailleurs ce genre d’histoires à celles où tout semble planifié d’avance en vue du dénouement final. Lorsque Chris Ware a entrepris son «Jimmy Corrigan», il ne se doutait pas où l’aventure allait le mener, ni qu’il allait produire un roman graphique de 380 pages. Et pourtant, l’album terminé a une force et une cohésion stupéfiantes.

J’aime les histoires arborescentes, les récits à tiroirs, comme les Contes des Mille et une Nuits, dans lesquels Schéhérazade raconte à son mari des histoires dont les personnages deviennent à leur tour narrateurs d’autres histoires, qui contiennent elles-mêmes de nouvelles histoires, et ainsi de suite. Ce procédé était poussé à la limite dans un film polonais «Le manuscrit trouvé à Saragosse», que j’ai vu il y a bien des années. Je pense aussi au «Fantôme de la Liberté», de Luis Buñuel, dans lesquels les récits s’enchaînent les uns aux autres d’une manière totalement surréaliste, mais parfaitement logique.

C’est un peu dans cette direction que j’aimerais aller en bande dessinée, sans trop savoir ce qu’il y a au bout, en faisant simplement confiance à mes moyens. J’aurais sans doute plus de plaisir à produire un album, mais aussi plus de doutes et de questionnements en cours de route. Tout ce que je peux dire pour l’instant, c’est que ce serait probablement une histoire contemporaine, mais avec des ramifications dans le passé.

La question est de savoir quoi mettre à la première case.