samedi 16 avril 2011

Face à face avec Beethoven

...il empoigna Karl par le plastron de sa chemise, le souleva presque du sol et le jeta, sans même, de mépris, le regarder, contre une armoire qui se trouvait à quelques pas, si violemment que Karl, dans les premiers instants, pensa que les douleurs cuisantes qu’il ressentait dans la tête et dans le dos, en allant buter sur le meuble, provenaient de la main même de Delamarche. Des ténèbres montaient devant ses yeux étourdis...

Franz Kafka, L’Amérique, traduction Alexandre Vialatte.


Quelque chose me dérangeait avec mon interprétation de cette scène dans le crayonné de la BD. Bien sûr, ça ne colle pas exactement au texte, mais là n’est pas la question. Dans le roman, le rythme particulier de la phrase, l’accumulation de virgules, cette précision dans les détails tout à fait kafkaïenne, pour décrire une action ultra-rapide produisent un curieux effet de ralenti. Si je choisissais d’aller dans cette direction, mon album s’étendrait facilement sur mille pages. Comme c’est une adaptation, je peux me permettre d’être un peu plus expéditif.



Non, ce qui ne va pas, c’est la case du milieu. Comme je fais de la BD et non du dessin animé, je dois choisir la phase de l’action, l’instant correspondant à chaque case. J’avais prévu saisir l’instant précis de l’impact du crâne de Karl sur le coin de la commode, impact suivi de son évanouissement. Mais, j’avais beau travailler et retravailler le dessin, je n’arrivais pas à rendre la chose de façon satisfaisante. La case restait désespérément immobile, figée. Pour y voir plus clair, j’ai visionné et revisionné la vidéo de l’incident Chara-Pacioretty.

J’ai fini par comprendre qu’il n’était pas intéressant de montrer l’impact lui-même et qu’il était de beaucoup préférable d’en montrer l’effet (ou l’anticipation). Action-réaction. Et comme une commode ne réagit pas beaucoup, j’ai pensé utiliser le buste de Beethoven trônant sur le dessus du meuble, en le faisant basculer (le buste n’est pas mentionné sans le roman, mais figurait déjà dans le décor de la BD). Le crâne de Karl percutant le coin du meuble se retrouve hors-champ, ce qui simplifie les choses.



Je crois que le résultat est meilleur ainsi.

lundi 4 avril 2011

More taches

Un exercice analogue au précédent, mais en couleurs cette fois-ci.

Ciel ! Serais-je tout à coup en train de faire de l’Art ?



vendredi 1 avril 2011

Taches








Un petit jeu formel sans conséquence.

lundi 7 mars 2011

Kafka et les autres

J’ai songé à adapter «L’Amérique» en bande dessinée il y a plus de 35 ans. À l’époque, le roman m’avait beaucoup marqué. J’avais lu aussi quelque part que Federico Fellini envisageait de le porter à l’écran, ce qui m’avait donné à penser qu’on pouvait en tirer quelque chose. Fellini n’a jamais fait le film, mais il a quand même utilisé l’idée dans «Intervista», fiction autobiographique le montrant en train de tourner «L’Amérique».

À l’époque, je croyais sans doute être le seul à avoir cette idée. J’ai constaté depuis que Kafka, malgré son côté supposément grave et cérébral, voire sinistre, se prêtait bien à la bande dessinée. Ses écrits sont très visuels et peuvent parfois aussi être très drôles (à condition de savoir apprécier son genre d’humour).

Je fais ici un petit recensement des adaptations de Kafka en BD. Ce n’est qu’un aperçu. En fait, je n’ai pas lu tous ces albums. Je suis très doué pour parler des livres que je n’ai pas lus et des films que je n’ai pas vus, et pour m’en faire une opinion. On a beau avoir l’esprit ouvert, on n’a pas le choix : la vie est courte et on ne peut pas tout voir. Il faut faire des choix et, pour cela, développer un sens critique a priori, aussi injuste et expéditif soit-il. Autrement, on n’en sort pas.

Cela dit, allons-y avec la petite anthologie :

En 2003, Olivier Deprez a adapté «Le Château» de Kafka sous forme de BD muette, réalisée à la gravure sur bois. Les dessins dégagent une atmosphère lourde et sombre, un peu à la Edvard Munch. C’est le Kafka sérieux et cérébral, sans la moindre trace d’humour. En autant que je puisse en juger, c’est tout à fait nul du point de vue narratif : impossible de suivre le récit si on ne connaît pas le roman. De la BD artistique. Très belle peut-être, mais sans intérêt pour le plouc que je suis.



«Le Procès» a été adapté en 2006 par Céka au scénario et Clod au dessin. Un traitement léger, proche des livres pour enfants, plutôt agréable. Mais 46 pages pour résumer un roman de cette envergure, c’est un peu bref.



Chantal Montellier a livré sa version du même roman, en 2009, sur un scénario de David Zane Mairowitz. Raffiné, mais un peu froid. Colle un peu trop au texte.



La nouvelle «Dans la Colonie Pénitentiaire» a fait l’objet en 2007 d’une adaptation, de Maël (dessin) et Ricard (scénario). Intéressant, si j’en juge par le peu que j’ai vu.



Toujours d’après Kafka, Peter Kuper a publié en 1995 «Give it up! and other stories», un recueil de courtes nouvelles et en 2003 «La Métamorphose», d’après la célèbre longue nouvelle du même nom. Je pourrais parler un peu plus de ces deux-là, car, contrairement aux précédents, je les ai lus au complet. Dans un style de dessin à la carte à gratter, rappelant la gravure sur bois, artsy mais en même temps cartoonesque, l’auteur se livre à de remarquables expériences de mise en page.

On peut aussi voir la version web de «La Métamorphose» à l’adresse suivante :

http://www.randomhouse.com/crown/metamorphosis/




J’ai lu aussi «Kafka», (intitulé également «Kafka for beginners») de David Zane Mairowitz (encore lui) et R.Crumb, publié en 1993. Étant un inconditionnel de Crumb, je ne pouvais pas passer à côté.

Il ne s’agit pas en fait d’un album de BD, mais plutôt d’une étude littéraire et biographique rédigée par Mairowitz et abondamment illustrée par Crumb, qui y a inclus plusieurs récits en BD résumant quelques-unes des œuvres de Kafka, dont notamment «L’Amérique», sur huit pages.




À propos de «L’Amérique», qui m’intéresse tout particulièrement, il y a bien sûr l’adaptation en trois tomes (2006, 2007 et 2008) par Robert Cara au scénario et Daniel Casanave au dessin. Le tout fait environ 180 pages, tout juste un peu plus que mon futur album (qui devrait sortir, lui, en un seul morceau).



Je connaissais et appréciais déjà le travail de Casanave, qui s’est spécialisé dans l’adaptation en BD d’œuvres célèbres («Ubu-Roi», «L’Histoire du Soldat», «Macbeth»).

Lorsque j’ai appris qu’il s’attaquait aussi à «L’Amérique», j’ai été contrarié de voir qu’on piétinait mes plates-bandes, puisque ma propre adaptation était en chantier depuis un an. Trop tard pour laisser tomber. Comme il travaille beaucoup plus vite que moi, il a eu le temps de sortir les trois tomes avant que je ne termine mon album. Quand celui-ci paraîtra, à la fin de cette année ou au début de l’an prochain (j’espère), la trilogie concurrente appartiendra déjà à l’histoire ancienne.

N’eût été de mon projet, je me serais peut-être procuré les trois albums, car j’aime bien le travail de Casanave. Mais, pour éviter d’être perturbé, j’ai décidé de m’en tenir loin. Je n’ai pas pu résister toutefois à la tentation d’aller voir sur Internet, où j’ai pu en lire quelques extraits substantiels. C’est forcément très différent de ce que je fais et, par certains côtés très éloigné. Pourtant, il y a quelque chose de commun dans l’approche, dans cette volonté de s’affranchir du texte littéraire tout en respectant le récit, d’utiliser un langage qui n’appartienne qu’à la BD et qui fait reposer la narration sur l’image, la mise en scène et les dialogues, en éliminant le plus possible les récitatifs. J’avais le même credo au départ.


Le roman a également été visité en 2005 par l’Argentin Raúl Ponce, qui a tiré de la partie centrale du chapitre VII un album qu’il a intitulé «Brunelda» et que j’ai découvert récemment par hasard sur Internet. C’est en espagnol, ça fait 71 pages et on peut le lire au complet en format PDF à l’adresse :

http://www.arteraulponce.com.ar/dibujos.htm

Bon dessin expressionniste, bien que souvent un peu confus, qui sert plus à illustrer et accompagner le texte qu’à raconter l’histoire. Je l’ai regardé avec un certain intérêt, même si ce n’est pas mon style de BD.




Je constate que la plupart des dessinateurs qui ont abordé Kafka avaient un parti-pris plus ou moins «artistique», sérieux, cérébral et avant-gardiste, chose finalement assez prévisible. Ce qui serait vraiment audacieux serait peut-être de le faire dans le style des «Archie comics» ...



Pour finir, j’ai fait une sélection de quelques couvertures de diverses éditions du roman. Celle en bas à gauche, qui est signée Jean-Michel Folon, orne mon exemplaire personnel, que j’ai bien dû lire 200 fois, ce qui explique son degré d’usure considérable. La dernière est de Jacques Tardi. Il ne manquerait plus qu’il décide lui aussi d’adapter le roman en BD…




samedi 19 février 2011

J'ai vu le Loup, le Chien et le Hamster

Je faisais état récemment sur ce blog (message du 6 janvier 2011) de mon intérêt pour la bande dessinée zoomorphique. Je m’étais amusé à transposer sous une forme animale les principaux personnages de L’Amérique ou le Disparu. Poursuivant dans cette veine et pour voir ce que ça donnerait, j’ai inséré trois de ces personnages – Karl le hamster, Robinson le chien et Delamarche le loup (plus un figurant transformé en lapin) – dans une page existante de l’album, extraite du chapitre IV. Le reste, scénario, mise en page et décor, demeure à toutes fins pratiques inchangé, comme on peut le constater en comparant avec la page originale.


lundi 7 février 2011

Un invité de marque

Sur le balcon, au beau milieu de la nuit, Karl fait un brin de causette avec le voisin, personnage identifié simplement dans le roman comme «l’étudiant». Celui-ci travaille de jour dans un grand magasin et poursuit de nuit avec acharnement des études interminables et inutiles, mais qu’il ne peut se résoudre à abandonner. Pour se tenir éveillé, il ingurgite des litres et des litres de café noir (le Red Bull n’existait pas à l’époque), boisson qu’il déteste d’ailleurs.

Toute ressemblance avec des personnes réelles, qu’elles étudient ou non à l’UQO, ne peut être que l’effet du hasard.

Homme intelligent, l’étudiant prodigue à Karl de sages conseils, reflets d’une vision de l’existence quelque peu fataliste, qui lui font réaliser que, quoi qu’on fasse et où qu’on se trouve, on est toujours prisonnier et que, entre deux prisons, vaut mieux choisir celle où l’on est le plus en sécurité.


Pour donner un visage au personnage de l’étudiant, j’ai eu l’idée, il y a quelque temps déjà (voir sur ce blog «Le Jeu du casting», juin 2009), d’utiliser celui de Franz Kafka lui-même. L’écrivain se retrouve ainsi acteur de soutien dans une bande dessinée adaptée de son propre roman posthume.

mardi 1 février 2011

In Memoriam

Le 13 janvier dernier, l’un de mes étudiants à l’UQO, Marc-Olivier Lavertu, finissant au bac en bande dessinée, succombait brusquement et sans avertissement à un arrêt cardiaque, à l’âge de 27 ans.

Je ne suis pas très doué pour les oraisons funèbres.

Pour lui rendre hommage, nous, ses collègues et ses professeurs, avons décidé d’un commun accord, de mener à terme le projet de BD qu’il devait produire et publier lors de sa session finale. Comme il avait, quelques jours à peine avant de mourir, fait table rase de ses plans initiaux pour repartir à neuf, ce qu’il a laissé de son projet se résume à quelques notes et croquis rapidement jetés sur le papier. Tout est forcément embryonnaire, mais néanmoins déjà structuré et bien établi, d’autant plus qu’il avait eu le temps de nous expliquer ce qu’il avait en tête.

Il s’agit d’une histoire de science-fiction en 13 pages, à la fois poétique et loufoque, qui devait s’intituler (et qui s’intitule toujours) «Les Scouts de l’Espace». C’est un projet collectif, auquel toute la classe a accepté de contribuer. Sachant que les étudiants seront débordés en fin de session et que les meilleures intentions restent parfois lettre morte, j’ai pensé qu’il fallait s’atteler à la tâche sans plus tarder et donner le coup d’envoi. Mon collègue Sylvain Lemay a d’abord reconstitué le scénario à partir des notes de MarcO et j’ai commencé à produire les crayonnés préliminaires. Les étudiants prendront ensuite le relais pour finaliser les crayonnés, les encrer, les lettrer, les mettre en couleurs et compléter le travail d’édition. Les différences de styles devraient rester perceptibles, mais on cherchera à unifier l’ensemble.

À ce jour, j’ai dessiné les six premières pages, sous formes d’esquisses détaillées (ou de crayonnés sommaires, c’est selon). J’en montre ici les page 2 et 6, accompagnées des croquis de MarcO. J’espère avoir été fidèle en les interprétant.