jeudi 10 juin 2010

Restauration

Je travaille présentement à remettre en état les pages de «Red Ketchup s’est échappé», quatrième album de la série en réédition à La Pastèque, prévu pour cet automne.

L’essentiel du travail consiste à réaligner sur Photoshop le calque «couleur» avec le calque «dessin au trait». Ça peut sembler assez simple à première vue, mais, comme le matériel date de vingt ans, les supports se sont déformés, sont parfois abîmés et il faut ajuster les cases une à une, en effectuant plusieurs retouches. Photoshop est l’outil idéal et permet d’obtenir une image plus nette que l’édition originale, mais il faut se méfier : comme on peut voir à l’écran les détails les plus minuscules, on a tendance à trop en faire. Il faut savoir où s’arrêter.

Quoi qu’il en soit, c’est une corvée longue et ennuyeuse – une heure par page minimum, quarante-quatre pages en tout– et j’ai hâte d’avoir terminé pour pouvoir me remettre à «L’Amérique ou le Disparu». Vive le noir et blanc !

jeudi 3 juin 2010

Psychanalyse

J’ai rêvé la nuit dernière que le magazine CROC existait toujours, mais que je n’en faisais plus partie. Les bandes dessinées qui y paraissaient me semblaient toutes dénuées d’intérêt.
Ce n’est pas la première fois que je fais ce genre de rêve. Ça doit vouloir dire quelque chose.
Plus jeune, je croyais que, lorsque j’aurais atteint l’âge vénérable que j’ai maintenant, j’aurais acquis une certaine stabilité, que je serais plus sage, plus serein. Mais il n’en est rien. Je suis peut-être un peu plus désabusé, un peu plus fatigué (il paraît que c’est normal), mais je porte toujours en moi la même anxiété, les mêmes obsessions, les mêmes désirs inassouvis. Sauf que l’avenir se fait de plus en plus étroit.
J’ai produit en quarante ans un millier de pages de bandes dessinées et un nombre incalculable d’illustrations, dont la plupart ont été publiées. C’est beaucoup, assez en tout cas pour en avoir parfois un ras-le-bol profond, mais, en même temps, ce n’est pas assez. Je ne suis plus exactement un novice, ni un parfait inconnu, mais j’ai l’impression que tout reste à faire, qu’il n’y a rien d’acquis, que je dois encore conquérir ma place. Mais je me demande si, à cinquante-huit ans, il n’est pas un peu tard pour songer à me bâtir une carrière.
Enfin, je vais commencer par finir cet album. On verra bien pour la suite ...

mardi 1 juin 2010

Romantisme et pathétique

Il y a de ces mots que des tas de gens utilisent sans en connaître le sens véritable. Ainsi, le mot «romantisme» sert couramment à désigner l’ensemble des rituels plus ou moins convenus régissant les jeux de la séduction et les rapports amoureux : galanterie, bouquets de fleurs, billets doux, chocolats à la St-Valentin, petits soupers à la chandelle en tête-à-tête, promenades main dans la main au clair de lune, bagues de fiançailles (diamant obligatoire), le tout se terminant inévitablement par un beau mariage. Ce qui arrive ensuite n’a aucune espèce d’importance, le film est fini.
Tout ça est bien joli, mais n’a pas grand-chose à voir avec le romantisme dans le vrai sens du terme, lequel n’est pas automatiquement relié à la vie amoureuse, même si c’est souvent le cas. Le romantique est un être passionné, excessif, anticonformiste, qui aime la démesure et le bizarre et qui vit sa vie comme s’il s’agissait d’une œuvre de fiction. Il est fondamentalement individualiste et égocentrique, voire narcissique, même s’il est à l’occasion capable de grands élans d’altruisme et de générosité. Rebelle, il cherche à provoquer, à choquer le bourgeois et, pour cette raison, affecte un certain débraillé dans sa tenue. Par haine du bourgeois, justement, il méprise le plus souvent l’argent et le pouvoir. Mais pas toujours : bâtir un empire peut avoir quelque chose de très romantique. Encore plus lorsque l’empire s’écroule : le romantique aime vivre dangereusement. Il est tourmenté, volontiers suicidaire, généralement tuberculeux (du moins à une certaine époque).
Alors, si vous rêvez d’une relation amoureuse romantique, pensez-y à deux fois.
Un peu dans le même ordre d’idées, il y a un autre mot qu’on emploie très souvent à tort et à travers, ce qui a le don de me taper sur les nerfs. J’en ai même fait une croisade personnelle. Il s’agit du mot «pathétique», qu’on utilise dans le sens anglais de «pathetic», c’est-à-dire pitoyable, lamentable, minable, dérisoire. On le voit fréquemment sur les tribunes d’amateurs de sport, comme par exemple pour qualifier l’ardeur au jeu des frères Kostitsyn. Sauf qu’en français, le mot signifie «bouleversant», «qui suscite une profonde émotion». Rien à voir avec les frères Kostitsyn. Il n’y a pas comme en anglais cette dérive ironique laissant entendre : «c’est tellement nul que c’en est pathétique».

Quel rapport tout cela a-t-il avec «L’Amérique ou le Disparu» ? Pas le moindre, ou si peu. Kafka, bien que tuberculeux, n’est pas précisément un auteur romantique.
Tout de même, le travail avance. Mais je ne veux pas tout montrer sur le blog. Il faut bien que j’en laisse un peu pour l’album ...

dimanche 23 mai 2010

À bout de souffle

Grâce à l’intervention de Delamarche, Karl a échappé de justesse aux policiers qui le poursuivaient. Exténué par sa course, à bout de souffle, il essaie de récupérer. Je me suis demandé quelle onomatopée rendait le mieux la respiration haletante d’un coureur essoufflé. Après mûre réflexion, j’ai finalement opté pour «HHHH», tout simplement.



jeudi 13 mai 2010

En prison sur un balcon

Pourchassé par la police, Karl n’a d’autre choix que de se réfugier dans l’appartement de Brunelda, où il se retrouve à toutes fins pratiques prisonnier. Pendant que Delamarche donne son bain à Brunelda, Karl et Robinson se voient forcés d’attendre sur le balcon que les maîtres daignent les laisser rentrer. Juchés au septième étage, sans issue possible, ils y passent presque la journée entière. Toujours plaignard, Robinson parle à Karl de sa vie de chien. J’ai pensé illustrer ses propos en lui faisant subir, le temps d’une case, une petite métamorphose.


Dans mon message du 19 janvier, Métaphores canines, j’évoquais 19 possibilités différentes pour la case en question. Voici la version retenue, sous sa forme finale. On remarquera la rampe métallique du balcon qui suggère subtilement les barreaux d’une prison.

samedi 24 avril 2010

Artistes, ploucs et prophètes

À la question de savoir si je suis un artiste, je réponds oui, sans hésiter. Après tout, même si je ne suis pas que cela, la création demeure mon activité principale. Et la bande dessinée n’a pas à souffrir de complexes par rapport aux autres arts dits plus « nobles».
Pourtant, lorsque je regarde certaines œuvres, lorsque j’entends ou lis les nébuleuses réflexions sur l’Art émises par certains créateurs ou exégètes, j’ai un peu l’impression de n’être qu’un vulgaire plouc, un inculte, un artisan tout au plus, incapable de comprendre quoi que ce soit à la Mission Sacrée de l’Artiste. Parfois, dans les moments de doute, je me demande si cette chose qu’on porte aux nues comme étant l’accomplissement suprême de l’esprit humain ne serait pas au fond qu’une gigantesque imposture, parfaitement futile et n’apportant rien à personne, ou si peu.
En fait, certains artistes sont de simples amuseurs, d’autres sont des éveilleurs de conscience, des prophètes. Il y a assez de place dans ce monde pour les deux. Sauf que les véritables prophètes sont une espèce rarissime et les faux sont légion.

mardi 20 avril 2010

Et ensuite ?

Cet album sera bien terminé un jour. Il me reste un peu moins de 50 pages à dessiner. Ça ne se fera pas tout seul, mais, si je peux accélérer un peu cet été, je finirai par voir la lumière au bout du tunnel.

Et ensuite ? Qui sait ?

La BD étant une drogue dure, j’aurai probablement besoin d’un nouveau projet et ce, même si j’ai moins d’années devant moi que derrière. Je compte enseigner encore quelques années, mais pas jusqu’à 70 ans tout de même, alors que, pour le dessin, je n’en vois pas la fin.

En réfléchissant à mes projets futurs, trois options me viennent à l’esprit.


Première option : Compléter «Élixir X», qui deviendrait le neuvième album de la série «Red Ketchup». Il y manque 22 pages, soit exactement la moitié. Cela me ferait tout de même un drôle d’effet de reprendre au vol une histoire interrompue en 1995. Tout ça bien sûr à condition que l’intérêt pour la série actuellement en réédition à La Pastèque le justifie et à condition que Mr. Fournienstein veuille bien y mettre un peu du sien. Comme il est moins mort que Franz Kafka, sa contribution active comme coscénariste est essentielle.



Deuxième option : Si j’ai encore envie de me replonger dans Kafka, je pourrais poursuivre dans la lignée du «Nouvel Avocat» (voir dans ce blog le message du 7 juin 2009) en réalisant de courtes histoires inspirées de ses récits animaliers. Il y en a plusieurs, qui mettent en scène, en plus du cheval avocat, une souris cantatrice, des chacals bavards, un singe érudit, etc. J’exclurais toutefois «La Métamorphose». C’est trop long, trop connu et, en plus, Peter Kuper et Robert Crumb (en abrégé dans «Kafka for Beginners»), en ont fait l’un et l’autre l’adaptation, et de brillante façon.



Troisième option : C’est bien joli d’écrire un scénario en collaboration ou encore d’adapter l’œuvre d’un auteur célèbre et décédé, mais il serait peut-être temps pour moi de produire seul un récit totalement inédit, chose que je n’ai pas faite depuis fort longtemps. L’écriture ne me fait pas peur, c’est le choix d’un sujet qui me paralyse. J’ai sûrement des choses à dire, mais je ne sais pas lesquelles. La BD «de genre» ne me dit rien, l’autobiographie pas vraiment.

Alors, je me suis dit : pourquoi ne pas y aller sans sujet prédéfini, sans synopsis, en laissant l’histoire apparaître au fur et à mesure ?

Cela ne veut pas dire tomber dans la pure improvisation, en faisant n’importe quoi. Tout d’abord, le dessin serait soigneusement planifié, de l’esquisse préliminaire au rendu final, comme je fais toujours. Et le récit n’aurait pas à être incohérent ou confus. Il s’agit de le construire logiquement, en enchaînant case après case, page après page, mais sans savoir nécessairement ce qui vient après. Ce qui rend une histoire intelligible, ce n’est pas le plan d’ensemble, mais le fil du récit, la succession naturelle des événements, un peu à la manière d’un «road movie». Le roman «L’Amérique» n’est pas construit autrement.

Le chemin peut être tortueux, nous emmener n’importe où, du moment qu’il est continu, sans rupture. J’ai toujours préféré d’ailleurs ce genre d’histoires à celles où tout semble planifié d’avance en vue du dénouement final. Lorsque Chris Ware a entrepris son «Jimmy Corrigan», il ne se doutait pas où l’aventure allait le mener, ni qu’il allait produire un roman graphique de 380 pages. Et pourtant, l’album terminé a une force et une cohésion stupéfiantes.

J’aime les histoires arborescentes, les récits à tiroirs, comme les Contes des Mille et une Nuits, dans lesquels Schéhérazade raconte à son mari des histoires dont les personnages deviennent à leur tour narrateurs d’autres histoires, qui contiennent elles-mêmes de nouvelles histoires, et ainsi de suite. Ce procédé était poussé à la limite dans un film polonais «Le manuscrit trouvé à Saragosse», que j’ai vu il y a bien des années. Je pense aussi au «Fantôme de la Liberté», de Luis Buñuel, dans lesquels les récits s’enchaînent les uns aux autres d’une manière totalement surréaliste, mais parfaitement logique.

C’est un peu dans cette direction que j’aimerais aller en bande dessinée, sans trop savoir ce qu’il y a au bout, en faisant simplement confiance à mes moyens. J’aurais sans doute plus de plaisir à produire un album, mais aussi plus de doutes et de questionnements en cours de route. Tout ce que je peux dire pour l’instant, c’est que ce serait probablement une histoire contemporaine, mais avec des ramifications dans le passé.

La question est de savoir quoi mettre à la première case.